Du 27 mars au 10 avril 2020, A Somatic Play (2019), un film de Liv Schulman, accessible en ligne dans le cadre de la session Windows (18 rue du château).

Le film A Somatic Play de Liv Schulman a été coproduit par le centre d’art dans le cadre de notre exposition Le couteau sans lame et dépourvu de manche, qui a réuni des artistes en conversation directe ou indirecte avec Les Guérillères (1969), texte fondamental de Monique Wittig. À travers une mise en récit expérimentale, le roman met en évidence la capacité du langage de soutenir ou confronter les structures de domination.

A Somatic Play (littéralement Une pièce somatique) a été filmée et réalisée à Mexico dans le cadre d’une résidence à Lagos, un espace d’ateliers, de résidences et d’expositions. Dans le film, qui se situe dans la continuité du cycle de films de Schulman à la croisée de la fiction et de la documentation, six douanières sont interprétées par une seule et même actrice: une douanière en charge de la régulation de l’anxiété des étrangers, celle qui philosophe sur la colonisation, une mafieuse qui fait des désirs un commerce illégal, une douanière épuisée émotionnellement, et une douanière obsédée par la démocratie. Apatrides, ces douanières représentent aucun pays en particulier, mais reproduisent des comportements et interrogations retrouvés aux frontières et aéroports du monde entier.

A Somatic Play, cependant, est située dans un Mexique semi-fictionnel, ce qui n’est pas sans impact sur la pièce: pour rappel la frontière nord du Mexique est une des frontières les plus politisées et militarisées au monde, où armes et munitions américaines circulent librement vers le Mexique là où les exports mexicains sont assujettis à un criblage extrême. Les mouvements somatiques sont restreints par des outils autant physiques (barrières, murs) que psychologiques, en produisant de l’anxiété dans les corps des passeurs de frontière de par une infrastructure tacite au poste de contrôle: «La file pour traverser est très longue. En particulier, la file de voiture est monstrueusement longue, forçant les gens à attendre des heures pour traverser, à l’arrêt sur le pont. Cette attente est le résultat du fait que, la plupart du temps, seulement deux ou trois des huit ou neuf voies sont ouvertes, ce qui produit un embouteillage interminable.»[1] Comme l’explique l’intellectuelle K-Sue Park, la frontière se nourrit du temps et de l’énergie des gens, «les rendant souvent fatigués, frustrés, tristes.»[2] C’est précisément ce jeu d’affect que Schulman fait ressortir dans A Somatic Play.

Il faut aussi noter qu’au moment d’écrire, une majorité des pays a tout simplement fermé ses frontières dans l’espoir fictionnel d’arrêter un virus apatride lui aussi. Là où les douanières de Schulman évoquent avec un certain humour la taxation de l’anxiété ou la commercialisation du désir, il est difficile de ne pas percevoir de parallèles avec l’inaptitude de nos propres Goubernements.

Thomas Patier

[1] K-Sue Park, “The Lightning Field, the Border, and Real Estate,” X-TRA, Vol. 21 No.  3 (2019).  https://www.x-traonline.org/article/the-lightning-field-the-border-and-real-estate?mc_cid=5202b3a3bf&mc_eid=c38261f9e4

[2] idem.

 

A Somatic Play (2019)—Liv Schulman—VSTFR